On est en avril, il pleut et il fait plutôt froid.
Cependant j'apprécie cette coupure de rythme, cet éloignement passager de la maison. Cela ne m'arrive pas si souvent.
Heureusement, à l'aéroport, Félix m'attend.. Il m'emmène au Tokyu Hôtel où je dors et où doit avoir lieu la conférence.Il a un cadeau pour moi. Un papier de riz. avec quelques idéogrammes élégants.
En dessous, il y a la traduction :

古池や蛙
飛込む
水の音

dans le vieil étang,
une grenouille saute,
un ploc dans l'eau

Bashô (1644 -1694)
“Je veux te faire découvrir le meilleur du Japon”, me dit-il, “je sais que tu n'est pas attiré. Moi je l'aime. je voudrais le partager avec toi.
Nous n'avons pas beaucoup de temps. Je vais donc droit à l'essentiel”.
Félix, de son vrai prénom Chikafusa, est un ami du temps de la fac à Paris.
C'est lui qui s'est collé ce patronyme occidental, lassé des difficultés que nous avions à mémoriser le véritable.
Il a fait linguistique et c'était un brillant sujet. Il travaille à présent comme concepteur chez Toyota, au bureau d'étude.
Nous sommes toujours restés en contact.Nous partageons de multiples passions : les visages des vierges de Fra Angelico Lippi, les sonnets de Shakespeare, les mélodies délicates de Ruben Gonzales, tout le jazz et bien d'autres choses encore.
C'est lui qui m'a trouvé ce contrat, pour nous permettre de nous revoir.
Mais du Japon, je n'ai jamais pu pénétrer complètement l'art du silence qui se glisse entre les idées et se rend plus important qu'elles. J'aime aussi Félix parce qu'il porte en lui ce mystère.
- une chose m'intrigue, pourquoi ce haïku n’est-il pas rythmé en vers de 5, 7 et 5 syllabes, comme on m'a dit que cela doit-être ?
- c'est une traduction, me répond-t-il, et il est vain de chercher à reproduire la scansion de la langue japonaise en français.
Il ne s'agit pas de syllabes mais de mores, ce que je ne peux pas t'expliquer sans un très long exposé théorique.
La poésie chez nous est question de soupir, de résonance des mots dans l'espace du cerveau.
Traduire en respectant le rythme, ce serait comme tenter d'écrire les alexandrins de Victor Hugo en mores.Cette seule idée le fait rire au larmes, à la façon japonaise : en poussant de petits cris de souris et en agitant les épaules par contractions brusques.
Il ajoute : « Telle qu’elle est, cette traduction est excellente ».
La luxueuse laideur des salons de l'hôtel me coupe le souffle.
Deux jours passent vite. J'ai vu un spectacle avec un danseur nu couvert d'argile qui ondulait et rampait sur les soupirs d'une colossale flûte en bambou. J'ai compris qu'au pays du soleil levant, connaître le vin consiste à apprendre par cœur les cépages, les terroirs, et savoir reconnaître les étiquettes.
Dans l'avion du retour, je pense à mon ami Félix qui aime tellement les blancs de Bourgogne.
Je vais lui en faire envoyer une caisse.

Contraintes : 3000 signes (+ ou - 10%) Caser un haïku