La trace colorée de poussière coagulée qui subsiste sur le support est-elle d’un quelconque secours à Narbah? À l’évidence non. Ses os sont certainement blanchis à l’heure qu’il est. Sa renommée ne lui servira jamais. Il y a longtemps qu’il n’est plus en mesure de formuler une opinion sur ce sujet comme sur aucun autre. Réduite à l’éternel silence de la poussière, il est étrange que son œuvre fasse tant de bruit. Et l’on me demande d’y ajouter un cri, un soupir,…enfin quelque chose! J’accepte d’être sa pleureuse pour une seule raison : l’écrasement, thème éternellement transporté par les dessins et les peintures abandonnées aux regard posthumes. Cet écrasement, il est aussi le mien. Narbah est devenu une partie de l’éternité, d’abord visqueuse, puis peu à peu asséchée par l’action des bêtes grouillantes qui ont dévoré sa part organique. Son corps est écrasé sous la dalle d’une tombe (ou sous un tumulus, un cairn, de l’herbe, que sais-je?). Toute sa vie, il a peint pour rien, des choses inutiles, voire grotesques ; avec une seule obsession : l’écrasement. Peindre l’écrasement est une tâche écrasante qui ne souffre aucune réussite. Et il y est parvenu. A supposer qu’il ai eu une âme, que celle-ci se soit réincarnée quelque part, on peut supposer qu’il s’agit d’une âme écrabouillée. Faire pour se détruire : telle est la mission qu’il s’était imposé. Et il y est parvenu. La myriade d'images qu’il nous à laissées est le témoin de la cage fermée de l’intérieur, par sa volonté, qu’il a laborieusement édifiée ; comme une prison définitive autour de son corps vivant. Est-il souhaitable d’en libérer son âme après sa disparition? Si cela à une utilité, en tous cas ce n’est pas pour son bénéfice. La destinée des œuvres de Narbah est dérisoire, puisque sa vie l’a été. Vie, œuvre, instant, éternité. …et tu redeviendras poussière ! Toutes ces problématiques sont écrasées par les entrelacs noirs de Chine qui masquent les strates successives d’instants qui ont définitivement disparus. Regarder les toiles et les dessins de Narbah, c’est ne pas parvenir à voir le monde tel qu’il est à l’intérieur. C’est la vérité centrale de cette œuvre miraculeuse de nous montrer qu’elle n’est pas visible. Nous contemplons aujourd’hui quelque chose qui n’existe pas. C’est ce qui nous fascine. C’est ce qui me fascine et m’écrase tout à la fois. L’œuvre abandonnée aux yeux rapaces du public charognard n’attend plus qu’une chose : son effacement. Seul l’oubli peut libérer aujourd’hui les forces qu’elle contient de l’écrasement qui lui a été imposé. Un jour le vent emportera certainement les dernières particules de Narbah et les dispersera : corps écrasé et couleurs…